Écrire à l’aveugle

Mettre en scène un personnage handicapé Casse-tête et symbolisme

Coolisses
3 min ⋅ 01/10/2025

Longtemps cantonné aux malformations physiques, le handicap est aujourd’hui présent dans la littérature sous toutes ses formes. Pour raconter une singularité, interroger l’identité et remettre en cause les normes sociales.

Les infirmités physiques questionnent la dignité du corps et de la vie. Les troubles psychiques révèlent les failles du rapport à l’autre ou au groupe sociale. Les incapacités sensorielles offrent une perception différente du monde.

Tous sont métaphores de notre monde et de ses dysfonctionnements.

Mon prochain roman a pour héroïne une jeune femme devenue brutalement aveugle à la suite d’une infection bactérienne. Mais je ne raconte en rien la façon dont elle a surmonté le choc, s’est adaptée et a reconstruit sa vie.

Au moment où commence l’histoire, sa cécité fait partie intégrante de son quotidien. Elle n’est qu’un paramètre à prendre en compte quand elle affrontera les épreuves que je lui ai concoctées (désolée).

Mettre en scène un personnage qui a perdu la vue n’est pas neutre.
Plus j’écrivais, plus je me demandais dans quelle galère je m’étais embarquée.

D’abord, comment rendre crédible un personnage privé de ses yeux au quotidien ? Tant de gestes qui nous paraissent à nous, voyants, si anodins relèvent d’un apprentissage autre. Verser de l’eau sans déborder. Différencier le shampoing et le gel douche. Lire un courrier papier (si si on en reçoit encore, ce n’est généralement pas une bonne nouvelle…).

Ensuite, à qui faire confiance quand on ne peut plus compter sur le non-verbal ? Décoder les attitudes des autres, c’est comme occuper un fauteuil à The Voice. Il faut être attentif à la moindre fausse note, aux écarts de rythmes, aux respirations…

Et enfin, comment faire accepter à un entourage qui ne veut que votre bien le fait qu’un handicap n’entame en rien vos capacités d’adultes responsables ? Que ce sont vos yeux qui sont morts, pas votre cerveau.

Et là, j’en arrive à la portée symbolique de la cécité.
Je n’avais pas mesuré la place qu’elle prendrait dans mon histoire.

Dans l’Antiquité, les devins et poètes aveugles sont dotés d’un don de clairvoyance quasi divin. Ils ont inspiré de nombreux auteurs, dont Victor Hugo, Anthony Doerr ou Bernard Lamarche.

L’aveuglement moral, héritage biblique et chrétien, est repris aux 19ème et 20ème siècle par André Gide, Umberto Eco ou José Saramago.

Quant à la dimension punition / purification d’Œdipe, elle se retrouve dans des récits où la perte de la vue est associée à une révélation tragique.

Ainsi, depuis nos premiers récits, la cécité est plus qu’un déficit sensoriel. C’est une métaphore de la vérité, une clairvoyance intérieure, en lien avec ce qui dépasse le monde ordinaire des hommes.

Un héritage symbolique très lourd qui m’a obligée à creuser, creuser, creuser pour comprendre ce qu’une héroïne aveugle apportait à l’histoire. Une coquetterie de romancière ou une vraie raison d’être ?

Pourquoi, je vous en parle aujourd’hui alors que le livre ne sortira qu’au printemps prochain ?

Parce que je sais désormais pourquoi j’ai écrit ce livre et que j’en suis fière.

Parce que le manuscrit est étonnamment sensoriel alors qu’il manque l’un des cinq sens à mon personnage principal.

Parce que vendredi, c’est la journée mondiale des aveugles et mal-voyants.

Comment alors ne pas penser à toutes ces personnes qui survivent dans notre monde de brutes malgré la perte de leurs yeux.

Grosse pensée pour eux, pour tous ceux qui souffrent dans leur corps et leur âme
Prenez soin de vous
Valérie

*****

Proposition d’écriture pour ceux qui souhaitent poursuivre l’expérience

Aujourd’hui, je vous propose d’écrire une scène : “en miroir”.

Le principe est très simple : il s ‘agit d’écrire une courte scène deux fois, mais en changeant le regard.

1.        Choisissez d’abord un personnage de fiction. Soit l’un des vôtres, soit l’un de la littérature.

2.        Choisissez maintenant un geste banal du quotidien, de préférence quelque chose que vous avez vous-même fait aujourd’hui ou hier : préparer une boisson, chercher vos clés, ouvrir un ordinateur…

3.        Écrivez cette scène en 5-7 lignes, comme une petite vignette de vie.

4.        Ensuite, réécrivez la même scène. Mais cette fois, votre personnage a perdu l’un de ses appuis habituels — par exemple, la vue, un bras, ou bien sa mémoire…

Vos contraintes (sinon ce n’est pas drôle) :

-            Ne pas expliquer la perte ni citer le handicap. La vignette doit donner à comprendre sans dire.

-            Donc, ne pas employer de mots explicites relatif à son handicap (ex : aveugle, muet...)

-            Et enfin, ne pas juger non plus ce qu’il est en train de faire (ex : courageux, maladroit).

Restez dans la scène de manière ancrée : décrivez sensations, gestes, rythmes, interactions avec les objets…

Quand vous aurez terminé, relisez vos deux textes à voix haute.
Écoutez la différence. Qu’est-ce qui a changé ? Qu’est-ce qui résiste ? Qu’avez-vous, vous-mêmes, découvert dans votre façon de raconter ?

Le défi de cette proposition est de montrer comment un manque transforme l’action.
Cela peut être adapté à n’importe quelle situation de manque, y compris les moments où le personnage perd ses moyens (ivresse, drogue, choc émotionnel…)

Bonne écriture 😊
À la semaine prochaine

Coolisses

Par Valérie Terrien

Bonjour et bienvenue.

Faisons connaissance

Je m’appelle Valérie Terrien.
Je lis, je vis, j’écris.

Une enfance en Centrafrique, une adolescence en Allemagne.     
Pendant ces années à l’étranger, j’ai écrit des petits bouts de mots comme on jette des cailloux, pour qu’ils ricochent, qu’il roulent et ne soient pas enterrés sous la mousse.

J’écris parce qu’il y a des combats qui méritent d’être menés. J’écris pour ces bras qui renoncent, ces cœurs qui s’enfoncent dans un monde en décomposition, pertes humaines et pertes de repères.

J’écris aussi pour ces mains tendues auxquelles s’accroche l’espoir. J’ai envie de transmettre des récits où il est possible de surmonter des obstacles qui paraissent infranchissables.

En résumé, je suis une rêveuse révoltée. À moins que ce ne soit l’inverse…

De mon enfance en Centrafrique et de mon engagement auprès de populations vulnérables, je porte en moi cette question : comment apaiser un passé encore à vif quand l’exploitation continue aujourd’hui ?

Mes deux premiers romans, publiés sous le pseudonyme d’Élisa Tixen aux éditions Terres de l’Ouest, explorent les blessures transgénérationnelles et les secrets de famille.
Aujourd’hui, j’ai envie d’aller plus loin. D’interroger le poids de ces héritages sur nos colères, nos fractures, nos solidarités.

Je veux écrire des romans à suspense sur fonds de réalisme social. Mettre en scène des femmes cabossées qui sont plus fortes qu’elles ne le croient. Les placer devant des choix qui les poussent à extirper les ressources enfouies dans leurs tripes pour affronter leur goliath personnel.

Entre enquête et quête d’identité ou de sens, mon univers est à la fois sombre par les sujets réalistes qu’il aborde, et tendre et lumineux car porteur d’espoir.

À votre tour

Qui êtes-vous ? Quelle est la dernière fois où vous avez réfléchi à vos valeurs, vos convictions, vos rêves ?

Pour vous présenter, je vous propose un temps d’introspection ludique, inspiré d’Autoportrait d’Édouard Levé dont voici un extrait :

"Adolescent, je croyais que " La Vie mode d'emploi " m'aiderait à vivre, et " Suicide mode d'emploi " à mourir. J'ai passé trois ans et trois mois à l'étranger. J'oublie ce qui me déplaît. J'ai peut-être parlé sans le savoir avec quelqu'un qui a tué quelqu'un. J’aime regarder dans les impasses. Ce qu'il y a au bout de la vie ne me fait pas peur. Je n'écoute pas vraiment ce qu'on me dit. J'ai parlé à Salvador Dali quand j’avais deux ans. La date de naissance indiquée sur ma carte d'identité est fausse. Je parle à mes objets lorsqu'ils sont tristes. Je n'ai rien contre le réveillon. Quinze ans est le milieu de ma vie, quelle que soit la date de ma mort. Je crois qu'il y a une vie après la vie, mais pas une mort après la mort. Je ne demande jamais si on m'aime. Le plus beau jour de ma vie est peut-être passé."

À vous de jouer maintenant

Si vous préférez, vous pouvez procéder par listes successives et les mêler ensuite. Dans ce cas, pour chaque point inscrit sur vos listes, rédigez une phrase courte, factuelle, commençant par JE :

  • 5 événements majeurs de votre vie, des événements qui vous ont fait changer de trajectoires ou modifier votre vision de la vie.

  • 5 anecdotes rigolotes ou tendres, de celles qui vous font sourire quand vous y repensez.

  • 5 « J’aime, j’aime pas ».

  • 5 choses que personne ne connaît sur vous et que vous n’avez osé avouer à personne (regret, peur, rêve secret…)

Ces 20 phrases en mains, choisissez celles qui vous plaisent. Enlevez celles qui vous hérissent. Ajoutez ce qui vous revient en tête et qui vous semble important de dire.

Au final, vous aurez sous vos yeux un texte composé d’une quinzaine de fragments qui ne diront pas tout de vous, mais qui mettront en lumière vos richesses et la personne singulière que vous êtes.

Bonne écriture
À bientôt,
Valérie Terrien

Si vous souhaitez me découvrir à travers mes livres

Le silence à l’ombre des pins - Thriller psycho généalogique     
Comment se débarrasser des blessures du passé, invisibles et vivaces, qui pèsent sur nos vies malgré nous ?

Amaya, le sanctuaire d’Iraty - Conte initiatique
Comment savoir qui vous êtes quand il vous manque une partie de votre histoire ?