Mettre en scène un personnage handicapé Casse-tête et symbolisme
Longtemps cantonné aux malformations physiques, le handicap est aujourd’hui présent dans la littérature sous toutes ses formes. Pour raconter une singularité, interroger l’identité et remettre en cause les normes sociales.
Les infirmités physiques questionnent la dignité du corps et de la vie. Les troubles psychiques révèlent les failles du rapport à l’autre ou au groupe sociale. Les incapacités sensorielles offrent une perception différente du monde.
Tous sont métaphores de notre monde et de ses dysfonctionnements.
Mon prochain roman a pour héroïne une jeune femme devenue brutalement aveugle à la suite d’une infection bactérienne. Mais je ne raconte en rien la façon dont elle a surmonté le choc, s’est adaptée et a reconstruit sa vie.
Au moment où commence l’histoire, sa cécité fait partie intégrante de son quotidien. Elle n’est qu’un paramètre à prendre en compte quand elle affrontera les épreuves que je lui ai concoctées (désolée).
Mettre en scène un personnage qui a perdu la vue n’est pas neutre.
Plus j’écrivais, plus je me demandais dans quelle galère je m’étais embarquée.
D’abord, comment rendre crédible un personnage privé de ses yeux au quotidien ? Tant de gestes qui nous paraissent à nous, voyants, si anodins relèvent d’un apprentissage autre. Verser de l’eau sans déborder. Différencier le shampoing et le gel douche. Lire un courrier papier (si si on en reçoit encore, ce n’est généralement pas une bonne nouvelle…).
Ensuite, à qui faire confiance quand on ne peut plus compter sur le non-verbal ? Décoder les attitudes des autres, c’est comme occuper un fauteuil à The Voice. Il faut être attentif à la moindre fausse note, aux écarts de rythmes, aux respirations…
Et enfin, comment faire accepter à un entourage qui ne veut que votre bien le fait qu’un handicap n’entame en rien vos capacités d’adultes responsables ? Que ce sont vos yeux qui sont morts, pas votre cerveau.
Et là, j’en arrive à la portée symbolique de la cécité.
Je n’avais pas mesuré la place qu’elle prendrait dans mon histoire.
Dans l’Antiquité, les devins et poètes aveugles sont dotés d’un don de clairvoyance quasi divin. Ils ont inspiré de nombreux auteurs, dont Victor Hugo, Anthony Doerr ou Bernard Lamarche.
L’aveuglement moral, héritage biblique et chrétien, est repris aux 19ème et 20ème siècle par André Gide, Umberto Eco ou José Saramago.
Quant à la dimension punition / purification d’Œdipe, elle se retrouve dans des récits où la perte de la vue est associée à une révélation tragique.
Ainsi, depuis nos premiers récits, la cécité est plus qu’un déficit sensoriel. C’est une métaphore de la vérité, une clairvoyance intérieure, en lien avec ce qui dépasse le monde ordinaire des hommes.
Un héritage symbolique très lourd qui m’a obligée à creuser, creuser, creuser pour comprendre ce qu’une héroïne aveugle apportait à l’histoire. Une coquetterie de romancière ou une vraie raison d’être ?
Pourquoi, je vous en parle aujourd’hui alors que le livre ne sortira qu’au printemps prochain ?
Parce que je sais désormais pourquoi j’ai écrit ce livre et que j’en suis fière.
Parce que le manuscrit est étonnamment sensoriel alors qu’il manque l’un des cinq sens à mon personnage principal.
Parce que vendredi, c’est la journée mondiale des aveugles et mal-voyants.
Comment alors ne pas penser à toutes ces personnes qui survivent dans notre monde de brutes malgré la perte de leurs yeux.
Grosse pensée pour eux, pour tous ceux qui souffrent dans leur corps et leur âme
Prenez soin de vous
Valérie
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Proposition d’écriture pour ceux qui souhaitent poursuivre l’expérience
Aujourd’hui, je vous propose d’écrire une scène : “en miroir”.
Le principe est très simple : il s ‘agit d’écrire une courte scène deux fois, mais en changeant le regard.
1. Choisissez d’abord un personnage de fiction. Soit l’un des vôtres, soit l’un de la littérature.
2. Choisissez maintenant un geste banal du quotidien, de préférence quelque chose que vous avez vous-même fait aujourd’hui ou hier : préparer une boisson, chercher vos clés, ouvrir un ordinateur…
3. Écrivez cette scène en 5-7 lignes, comme une petite vignette de vie.
4. Ensuite, réécrivez la même scène. Mais cette fois, votre personnage a perdu l’un de ses appuis habituels — par exemple, la vue, un bras, ou bien sa mémoire…
Vos contraintes (sinon ce n’est pas drôle) :
- Ne pas expliquer la perte ni citer le handicap. La vignette doit donner à comprendre sans dire.
- Donc, ne pas employer de mots explicites relatif à son handicap (ex : aveugle, muet...)
- Et enfin, ne pas juger non plus ce qu’il est en train de faire (ex : courageux, maladroit).
Restez dans la scène de manière ancrée : décrivez sensations, gestes, rythmes, interactions avec les objets…
Quand vous aurez terminé, relisez vos deux textes à voix haute.
Écoutez la différence. Qu’est-ce qui a changé ? Qu’est-ce qui résiste ? Qu’avez-vous, vous-mêmes, découvert dans votre façon de raconter ?
Le défi de cette proposition est de montrer comment un manque transforme l’action.
Cela peut être adapté à n’importe quelle situation de manque, y compris les moments où le personnage perd ses moyens (ivresse, drogue, choc émotionnel…)
Bonne écriture 😊
À la semaine prochaine