Ma prochaine héroïne, Emma, a perdu brutalement la vue à la suite d'une infection bactérienne...
On s’est tous posé au moins une fois ces questions stupides sur des choix impossibles. Tu préférerais perdre un bras ou une jambe ? Ton père ou ta mère ? On fantasme avec ses peurs, bien au chaud dans son corps intact.
Jusqu’au jour où quelque chose survient. Quelque chose de plus puissant que tout ce que vous auriez pu imaginer, qui vous dépasse, vous submerge.
Acanthamoeba.
Une bactérie microscopique vivant dans l’eau. Invisible, insignifiante, inoffensive. Sauf si elle sent son territoire menacé. Car alors la furie se déchaîne et vous ravage les yeux en quelques bouchées. Dans mon cas, il a suffi d’une lentille mal rincée, remise à la va-vite, encore humide, parce que j’étais pressée.
Acanthamoeba.
Le nom maudit claque dans ma tête comme une incantation païenne. Moi je l’appelle la Bestiole. Le souvenir de ce qu’elle m’a fait subir est marqué dans ma mémoire et ma chair.
À cause d’elle, j’ai dû me terrer dans une chambre obscure pendant des semaines. Volets et rideaux tirés, lunettes spéciales portées en permanence pour éviter tout rai de lumière.
À chaque heure du jour et de la nuit, m’appliquer moi-même le collyre dans mon œil raclé par l’ophtalmo. La brûlure sur le globe à vif, aussi intense qu’un jet d’acide.
Le diagnostic n’a pas été moins cruel : « Kératite amibienne sévère. Cornée endommagée au-delà du réparable. Lésion irréversible et dégénérative ». En clair, aucun espoir du guérir et risque de perdre à tout moment les deux dixièmes qui me restent et me séparent du statut d’aveugle.
« Quelle chance » a dit Gaétane.
Gaétane, ma poto depuis toujours. C’est vers elle, l’éternelle optimiste, que je me suis tournée quand la Bestiole m’a attaquée. Je ne la remercierai jamais assez d’avoir pris soin de moi pendant toute cette période pourrie. Et je l’adore, mais elle appartient à cette catégorie de personnes résolument optimistes qui croient que les épreuves vous élèvent.
Moi, à l’époque, j’aurais échangé n’importe quel bout de chair ou d’os contre des yeux qui voient. J’avais trente ans, putain ! Je venais juste de monter une pièce qui avait été remarquée. Je voulais en écrire d’autres qui feraient réfléchir les gens. Et sillonner l’Europe en vélo-train… Saloperie de Bestiole !
Je bois la dernière gorgée de vin et repose mon verre sur la table bistrot. Il claque contre le marbre. Fin de cette minute non nécessaire d’auto-apitoiement. J’inspire une grande gorgée d’air et croise mentalement les doigts.
Je lutte pour rester optimiste mais en réalité, je suis morte de trouille.
De l’extérieur, je bouge et j’agis, je bois du vin. À l’intérieur, je suis en apnée. Toute mon énergie focalisée sur une unique prière. Ne pas devenir complètement aveugle. S’il-vous plaît.